| titre original | "Sorcerer" * |
| année de production | 1977 |
| réalisation | William Friedkin |
| scénario | Walon Green, d'après le roman de Georges Arnaud |
| musique | Tangerine Dream |
| interprétation | Roy Scheider, Bruno Cremer, Francisco Rabal |
| version précédente | "Le salaire de la peur", Henri-Georges Clouzot, 1953 |
* "sorcier" en français
"Sorcerer", implacable fatum - article de Sébastien Miguel
Les derniers grands films du Nouvel Hollywood ont illustré une conception radicale du cinéma américain. Les budgets illimités et les largesses des
maisons de production ont libéré de grandes frustrations les nouveaux cinéastes vedettes. "New York, New York", "1941", "La porte du Paradis"… Autant de films monstres, dispendieux, hypertrophiés et inégaux. Premier désastre commercial d'une série qui allait mettre un terme à cette période de création,
"Le convoi de la peur" reste le plus méconnu.
Figure mère
Deux grands studios hollywoodiens s'inscrivent
sur l'écran. Des nappes synthétiques, dans un signifiant crescendo dramatique, accompagnent un très progressif fondu à l'ouverture. Dans les ténèbres se dissipant, apparaît la face terrifiante
d'un démon antédiluvien. Un titre stylisé, glissant de gauche à droite, identifie brusquement la figure malfaisante : l'ensorceleur. Plus qu'une apparition, une vraie menace.
Auto-citation
Incipit sec et sans emphase, l'apparition inaugurale du totem
évoque, avec une certaine lourdeur, les statues sataniques découvertes par Max von Sydow dans "L'Exorciste". En s'auto-référençant de la sorte, Friedkin rappelle à un large public qu'il est l'auteur d'un grand film
à succès. Pourtant, et même s'il ne s'agit pas que d'un simple clin d'œil, il y avait un véritable risque à établir un parallèle entre deux productions aussi proches dans le temps. L'ombre d'une
force occulte, annoncée immédiatement lors du pré-générique du "Convoi de la peur", ne pouvait qu'encourager les spectateurs à attendre une énième confrontation violente entre
les forces du bien et du mal. Confrontation ponctuée de séquences chocs qui avaient fait le triomphe de "L'Exorciste". "Le convoi de la peur" proposera
bien une nouvelle lutte, mais loin des effets sanguinolents et spectaculaires du film précédent. Un combat désespéré bien plus abstrait et métaphysique que les contorsions éprouvantes de Linda
Blair sur son lit trampoline. Pire encore, la campagne de promotion du film (particulièrement maladroite) s'avérera incapable de vendre correctement le produit. Certains journaux iront jusqu'à
souligner qu'il ne s'agit pas d'un film ayant comme sujet le surnaturel. Affirmation loin d'être inexacte mais arrivant trop tard pour éviter la terrible déroute commerciale. La bande annonce
soulignait : "Après L'Exorciste, Le convoi de la peur…"
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Figures du fatum
Adaptant une deuxième fois le roman de
Georges Arnaud, "Le salaire de la peur" (1951), Friedkin ne pouvait omettre le film d'Henri-Georges Clouzot réalisé en 1953. C'est la grande réussite du film que de ne pas refaire le classique français. On
comparera, pour s'en convaincre, la vision du médiocre "Violent road" (1958) de Howard W. Koch, premier remake officiel du "Salaire de la peur".
William Friedkin et son scénariste Walon Green (l'auteur de "The wild bunch") basent leur récit non plus sur une psychologie fouillée, mais sur le poids
terrible d'une fatalité écrasante. A l'image de l'extraordinaire séquence d'exposition où une force invisible va lier les quatre hommes disséminés à travers
le monde. Cette séquence, commercialement périlleuse, fut construite afin de ne pas divulguer trop tôt aux spectateurs l'identité du survivant. Quatre segments sans aucun lien apparent et en
langues étrangères. Située juste après l'incipit, l'ouverture souligne magistralement le don d'ubiquité d'un destin démiurgique et implacable. Friedkin pousse très loin un procédé narratif déjà expérimenté dans "French connection" et
"L'Exorciste", mais
trop baroque pour le grand public : la séquence sera coupée pour l'exploitation européenne. Aux Etats-Unis, de nouvelles affiches seront imprimées en urgence expliquant au public que le film
(après cette ahurissante exposition) est bien en langue anglaise…
Ames perdues
Dans l'impossibilité de s'identifier aux
personnages, les spectateurs se retrouvent face à des "héros" se détachant telle des figures abstraites. Des êtres condamnés, des morts en sursis. Francisco Rabal et ses lunettes de tueur, Bruno
Cremer et sa détresse, Roy Scheider et son visage cabossé... Les camions de nitroglycérine
acquièrent, dans cette nouvelle adaptation, une dimension fort différente que dans le classique français. Monstres de fer à la présence physique froide (les camions flambant neuf de la société
S.O.C chez Clouzot), ils prennent ici les formes de démons. Bricolés à la hâte, les camions de Friedkin sont des poubelles en piteux état qui attirent plus de dangers qu'ils ne peuvent en
éviter. Les deux camions seront même clairement nommés : Sorcerer et Lazaro. Après un long itinéraire à travers une jungle sans grandeur mais perpétuellement agressive
(inoubliable plan de la forêt s'introduisant dans la cabine de pilotage), 'Sorcerer' réapparaîtra. Lors d'un plan fugace, vers la fin du film, où le camion de Juan Dominguez passe devant la
figure gravée. Retour magistral vers le plan d'ouverture.
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"Le convoi de la peur" reste à ce jour complètement réfractaire aux nouvelles technologies
de diffusion de masse. Disponible en VHS dans les années 80, édité dans un DVD recadré et délavé en 1998 et… complètement disparu depuis. Anecdotique, peut-être, mais assez troublant si l'on
pense à l'aspect anti-commercial d'une production qui plonge spectaculairement vers les débuts du monde. Peinture puissante d'un purgatoire équatorial où se croisent fantômes livides (le masque
blanc de Roy Scheider) et figures mystiques (l'indien muet au cœur de la jungle, le totem occulte), "Sorcerer" demeure fascinant. Il propose aux spectateurs un voyage régressif.
Régression vers des comportements primaires : combat pour la survie ne débouchant que sur la folie et lutte vaine face aux forces régissant l'univers. Œuvre possédée et fiévreuse, ce film maudit
(dans une ironie cocasse) jouit aujourd'hui d'un véritable "culte".
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Critique extraite du Guide des films de Jean Tulard
Remake très réussi du "Salaire de la peur". Le scénario devient même ici plus crédible, tout en tournant au film d'aventures.
La mise en scène de Friedkin traduit bien l'atmosphère étouffante, visqueuse, menaçante de la jungle qui entoure le village maudit.
Le suspense est constant et l'image, splendide.

Review de Maxime
"Le convoi de la peur" est un de ces films tombant dans l'oubli alors qu'on peut le considérer comme chef-d'œuvre.
Il m'avait marqué petit. Le revoir il y a quelques jours fut un plaisir immense. J'ai vécu un grand moment de cinéma. C'est un film d'aventure comme on n'en fait plus. Il est l'égal du film
original.
Il y a plusieurs éléments qui font que ce film est une réussite. Tout d'abord, l'histoire. Ce film est en effet un remake du "Salaire de la peur"
d'Henri-Georges Clouzot réalisé en 1953. Une réussite du genre, et française qui plus est. Ce film narre l'histoire de 4 mecs prêts à tout pour toucher
l'argent du boulot demandé : transporter de la nitroglycérine. Mais les routes sont impraticables et les hommes défaillants. Palme d'or à Cannes l'année de sa sortie, "Le salaire de la peur" est un film de suspens parfait, mais aussi un film
noir, très noir et interprété avec les tripes.
Ensuite, la présence de Roy Scheider. J'ai souvent cité
cet acteur, définition ultime de la supercoolitude. Mais aussi un acteur de talent. Il est accompagné d'un casting homogène et charismatique, tout comme l'était celui du film de
Clouzot.
La musique, enfin. Signée Tangerine Dream, elle est envoûtante. Le thème principal, que l'on peut entendre sur la bande annonce, est tout à la fois
terriblement déprimant et totalement hypnotisant.
Ce film est peut-être l'une des moins connues des œuvres de Friedkin, mais il n'en est pas moins l'une des plus maîtrisées du réalisateur de "L'Exorciste" et "French connection". A (re)découvrir
absolument.
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Un film n'est pas seulement une histoire que le cinéma vend, mais aussi une culture, un pays, un autre type de consommation. Cela, les Américains l'ont très bien compris. Bertrand Tavernier |
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