"Toute cette violence réprimée qui soudain éclate à la surface" (Martin Scorsese à propos du film)



extraits du "Cinéma américain des années 70" de Jean-Baptiste Thoret
"The big shave" ou comment le Nouvel Hollywood a commencé par raser l'Ancien

1967 : année-clé de l'histoire du cinéma américain, puisque sort cette année-là le film qui sonne le glas d'un système de production déjà exsangue et ouvre la voie à ce que l'on baptisera le Nouvel Hollywood : "
Bonnie and Clyde".

"The big shave" constitue un manifeste esthétique et politique radical, qui contient les prémisses de l'oeuvre de Martin Scorsese (autodestruction, violence graphique, claustrophobie, etc.) et de la plupart des métamorphoses qui marqueront le cinéma américain des années 70.
Ce court métrage raconte l'histoire d'une défiguration poussée jusqu'à son terme qui annonce, non seulement le traitement que subit le corps humain dans les films de la décennie à venir, mais aussi la conflagration des genres et leur défiguration critique.
Il fait couler le sang de l'Amérique "qui, à la vue du conflit vietnamien, découvre qu'elle est née elle aussi, comme Rome, d'un meurtre, d'un génocide, celui du peuple indien". (Michel Cieutat, "Martin Scorsese")
Film pamphlétaire qui inaugure, avec d'autres, l'ère d'un cinéma commentant à chaud les événements du moment, il entreprend un relecture critique comparable à celle que l'on retrouvera dans les premiers westerns d'Arthur Penn ("
Little big man") et de Raphl Nelson ("Soldat bleu").
Le détachement avec lequel le jeune homme exécute sa besogne évoque cette barbarie douce de l'armée américaine au Viêtnam et l'absurdité d'une guerre "dont les effets, écrit Pierrre Melandri, laissent planer sur les étudiants le spectre d'une mort absurde pour une cause qu'ils condamnent".
Dans les rizières vietnamiennes, l'Amérique s'auto-mutile (mélange d'insensibilité et d'automatisme du personnage) et ne s'en rend même pas compte. Comme les images de la guerre faisant chaque soir irruption dans les foyers américains, la violence du film surgit au coeur d'un espace familier.

Enfin, le film confond la victime et le bourreau. Autrement dit, l'Autre, celui qui commet le mal et le répand, possède le visage du Même. Pour un pays qui a toujours construit sa mythologie et son identité en regard d'un Autre qu'il s'agissait de ne pas être, voici venu le temps du Mal intérieur.

Ce film, tourné en 16 mm, incorpore des effets documentaires qui anticipent la façon dont le nouveau cinéma américain, dès la fin des années 60, se montre particulièrement perméable aux images contemporaines, depuis
le film amateur (et fondateur) de l'assassinat du président Kennedy en novembre 1963 jusqu'aux images d'actualité.

Le projet se fonde sur une série de codes dont l'inversion vise à surprendre, choquer, voire dégoûter le spectateur :
- la familiarité du lieu (une salle de bains) contre l'horreur qui s'y déroule (une auto-mutilation),
- la propreté du décor (le blanc immaculé) contre la débauche organique (le sang qui macule de rouge),
- la banalité de la situation contre l'équarrissage du visage,
- la trivialité du geste contre ses conséquences,
- la légèreté du traitement contre la gravité de l'acte,
- le visage qui semble encore endormi contre le visage enfin réveillé.

"The big shave" est un film en rouge et blanc : écart esthétique, plaie dans laquelle s'engouffreront les cinéastes du Nouvel Hollywood :
- le blanc pour le passé (de l'Amérique, de son cinéma, de son esthétique), pour la surface, pour le cinéma classique (propreté, idéalisation, hygiénisme) ;
- le rouge pour ce qui s'annonce, pour la profondeur à vif, la violence et le sang qui éclabousseront le cinéma américain à partir du final écarlate de "Bonnie and Clyde", pour le cinéma à venir, dont la tranchante irruption est marquée par la première entaille.
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